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Substances · 6 min de lecture

« C’est juste un joint de temps en temps » : ce que votre corps entend

On va parler d’un sujet que la plupart des articles santé évitent soigneusement. Pas le sucre. Pas le gluten. Pas les écrans. Le tabac. Et le cannabis.

Drsse Hélène Heuninckx ·

Dans mon cabinet, quand je pose la question, et je la pose toujours, la réponse ressemble souvent à ça :

« Non non, je ne fume plus. Enfin… juste en soirée. » « C’est un joint de temps en temps, rien de grave. » « Quelques cigarettes par semaine, ça compte pas vraiment, si ? »

Pas de jugement. Zéro. Je suis médecin, pas procureur. Mais je vous dois la vérité biologique. Et elle est plus nuancée, et plus brutale, que ce que vous croyez.

Le tabac : pas de dose « sûre »

On va commencer par celui qu’on croit connaître. Le tabac.

Le Dr Peter Attia a analysé les données de mortalité dans Outlive et il le dit sans détour : le tabac reste le facteur de risque modifiable le plus puissant pour la mortalité toutes causes confondues. Cancer (pas que les poumons : bouche, gorge, vessie, pancréas, estomac), maladies cardiovasculaires, BPCO.

Mais voici ce que la plupart des gens ne savent pas : il n’existe pas de seuil sûr.

Une étude publiée dans le BMJ (2018, 141 000 participants) a montré qu’une seule cigarette par jour augmente le risque cardiovasculaire de 48 % chez les hommes et 57 % chez les femmes. Pas un paquet. Une cigarette.

Le tabac endommage l’endothélium, la paroi interne de vos vaisseaux sanguins, à chaque bouffée. Et cette paroi met des années à se réparer, même après l’arrêt.

« Oui mais je fume juste en soirée / le week-end / quand je suis stressée. »

Votre endothélium ne fait pas la différence entre un fumeur quotidien et un fumeur du week-end. Il encaisse. À chaque fois.

Le cannabis : le faux ami de la détente

Et maintenant le sujet encore plus tabou. Parce que le cannabis a une image de « substance douce ». Naturelle. « Moins pire que l’alcool ». Et dans certains cercles professionnels, c’est devenu presque banal, le joint du soir pour décompresser, comme le verre de vin.

Le Dr Andrew Huberman a consacré un épisode complet à la science du cannabis. Et ses conclusions ne sont pas celles qu’on entend dans les dîners.

Sur le sommeil : comme l’alcool, le cannabis donne l’impression de favoriser l’endormissement. Et comme l’alcool, c’est un piège. Le THC supprime le sommeil REM, celui des rêves, celui de la consolidation émotionnelle et de la mémoire. Les données du Dr Matthew Walker confirment : les consommateurs réguliers de cannabis ont un sommeil REM réduit de 30 à 40 %. Quand ils arrêtent, ils vivent souvent un « rebound REM » avec des rêves intenses pendant 2 à 4 semaines, preuve que le cerveau rattrapait un retard massif.

Sur la motivation : le cannabis agit directement sur le système endocannabinoïde, qui régule (entre autres) la dopamine. L’usage chronique réduit la libération basale de dopamine. Huberman utilise le même mécanisme que pour les écrans : la piscine de dopamine se vide. Résultat : apathie, procrastination, perte de motivation, souvent attribuées au « stress » ou à la « fatigue » alors que c’est un état dopaminergique déficitaire.

Sur le système cardiovasculaire : une méta-analyse dans le Journal of the American Heart Association (2020) a montré que fumer du cannabis augmente le risque d’infarctus de 34 % et d’AVC de 26 % chez les consommateurs réguliers.

Sur la cognition : chez les moins de 25 ans, le cannabis affecte le développement du cortex préfrontal, la zone du cerveau responsable de la planification, du jugement et du contrôle des impulsions. Mais même chez les adultes, l’usage hebdomadaire est associé à une réduction mesurable de la mémoire de travail et de la vitesse de traitement (données IRM, Gruber et al., Frontiers in Psychiatry).

« Mais c’est naturel… »

Le Dr Mark Hyman a une réponse que j’adore à cet argument : « Le tabac aussi est naturel. L’arsenic aussi est naturel. “Naturel” ne veut pas dire “sans danger”. »

La vraie question n’est pas « est-ce naturel ? » mais « est-ce que ça sert votre biologie ou est-ce que ça la sabote ? »

Et si vous utilisez le cannabis pour gérer votre stress ou votre sommeil, c’est un signal, pas une solution. Votre corps vous dit qu’il a besoin de quelque chose. Mais ce qu’il demande, ce n’est pas du THC. C’est probablement un cycle de stress à compléter, un soupir physiologique, ou un environnement professionnel à changer.

Deepak Chopra le formule bien : « Chaque substance que tu consommes pour fuir un inconfort est un message non lu de ton corps. La guérison commence quand tu lis le message au lieu de le censurer. »

L’anecdote du patient qui « gérait très bien »

Je me souviens d’un patient de 45 ans environ. Il était brillant. Il avait monté 3 boîtes en parallèle. Il m’avait avoué fumer 3 à 4 joints par semaine « pour dormir » et quelques cigarettes en soirée « juste sociales ».

Son bilan MedX Performance racontait une autre histoire que son « je gère » : sa CRP-us était à 3,8, signe d’inflammation chronique. Son sommeil profond plafonnait à 28 minutes par nuit au lieu des 90 recommandées. Sa variabilité cardiaque se traînait dans le 15e percentile pour son âge. Et sa testostérone rasait le plancher de la norme… (ça, ça fait mal)

Son médecin traitant lui avait dit : « Tout est normal. »

On a travaillé ensemble. Arrêt du cannabis progressif sur 4 semaines. Tabac éliminé. On a modifié son protocole du soir.

À 3 mois : CRP à 0,9. Sommeil profond à 74 minutes. VFC doublée. Testostérone remontée de 35 %.

« Je croyais que je gérais mon stress. En fait, je l’anesthésiais. »

Votre outil : l’inventaire honnête (7 jours)

Pas un programme de sevrage. Un exercice de lucidité.

Geste 1 : le journal de consommation. Pendant 7 jours, notez chaque cigarette, chaque joint, chaque prise de tabac (même chauffé, même vapoté). Notez l’heure et le déclencheur : stress, habitude sociale, ennui, fin de journée. C’est de l’information, pas du jugement.

Geste 2 : le test de substitution. Chaque fois que l’envie se manifeste, essayez d’abord : 5 cycles de soupir physiologique (90 secondes) + un verre d’eau froide + 2 minutes de marche. Notez si l’envie passe ou persiste. Vous allez découvrir que dans 60 à 70 % des cas, ce n’est pas la substance que votre corps demande, c’est un reset de votre système nerveux.

Geste 3 : mesurez l’impact. Si vous portez un tracker, comparez votre VFC et votre sommeil profond les jours avec et sans consommation. Les données sont votre meilleur allié, elles coupent court aux rationalisations.

Si vous réalisez que la consommation est plus ancrée que vous le pensiez, ce n’est pas une faiblesse. C’est une information médicale. Et elle se traite avec accompagnement, pas avec de la honte.

Sources

Sources : Dr Peter Attia, « Outlive » (2023) ; Dr Andrew Huberman, Huberman Lab ep. 92 (cannabis) ; Dr Matthew Walker, « Why We Sleep » (2017) ; Hackshaw et al., BMJ, 2018 (tabac et risque CV) ; Gruber et al., Frontiers in Psychiatry (cannabis et cognition) ; Reis et al., Journal of the American Heart Association, 2020 ; Dr Mark Hyman, « Young Forever » (2023) ; Deepak Chopra, « Total Meditation » (2020).

Où vous en êtes, vous, seule une mesure le dit.

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